IX

« Tu en es certain, mon ami ? »

Allongée sur un coussin sous l’auvent brillamment coloré de sa tente, dame Matilda Wincaster dévisageait son époux avec gravité.

En dépit d’années d’accoutumance aux goûts bizarres des Anglais, leur insistance à préférer camper hors du vaisseau dans de simples tentes laissait perplexe, pour ne pas dire incrédule, le bouffon/diablotin. Ils s’y étaient montrés assez acharnés pour le contraindre à accepter que telle était leur véritable aspiration, bien qu’il trouvât manifestement cette prédilection parfaitement saugrenue. De multiples façons, Sir George soupçonnait le « commandant » de peiner encore plus à la comprendre parce que les Anglais étaient de tels « primitifs ». Qu’il fût prêt ou non à appréhender la notion selon laquelle des êtres civilisés tels que lui pouvaient parfois aspirer à un répit rustique loin des rigueurs de la civilisation, la seule idée que des barbares à qui on avait donné un avant-goût des meilleures choses de la vie pussent refuser de s’y vautrer dépassait son entendement. Sans doute cela expliquait-il en partie le soupçon que lui inspirait le désir affiché des humains de vivre en plein air, en quoi il voyait surtout une sorte de paravent à des activités beaucoup plus tortueuses. Sir George se rappelait encore que le commandant l’avait longuement fixé de son regard impavide, à Shaakun, quand il lui avait demandé d’autoriser ses gens à camper sur la planète. Le bouffon/diablotin avait médité sa requête pendant deux journées entières du vaisseau avant de décider d’y accéder et, quand il le lui avait annoncé, il avait également prévenu les Anglais contre tout espoir de se faufiler en tapinois pour échapper à leurs maîtres. Sa technologie les retrouverait où qu’ils cherchent à se cacher, avait-il déclaré de sa voix sans timbre, et toute tentative de désertion serait sévèrement châtiée.

Sir George n’avait mis en doute aucune de ces mises en garde et il avait pris des mesures pour les imprimer de manière tout aussi indélébile dans la tête de ses subalternes.

Ces mesures avaient été efficaces. De toutes leurs longues années de servitude, aucun de ses hommes n’avait essayé de déserter. De leur campement, à tout le moins. Les prolongements mécaniques de l’avorton avaient certes pourchassé trois d’entre eux qui s’étaient retrouvés coupés du corps principal de la compagnie durant la marche vers le combat ou lors d’un engagement. Aucun n’était revenu vivant au vaisseau. Dans un cas au moins, Sir George avait la certitude que le fantassin impliqué avait été désorienté et s’était égaré dans l’épais brouillard qui s’était abattu ce jour-là sur la colonne, mais le bouffon/diablotin n’en avait tenu aucun compte. L’homme d’armes s’était absenté sans permission. C’était une désertion et la désertion était passible de la peine de mort. Il n’avait absolument pas l’intention de se pencher sur les circonstances particulières qui entouraient l’affaire. La victime, après tout, n’était jamais qu’un Anglais primitif. Et l’avorton y avait sans doute vu une occasion d’administrer à ses sujets une autre leçon de choses. Il croyait beaucoup à l’enseignement par l’exemple.

Au fil des ans, quelques Anglais au moins en étaient venus à davantage partager les vues de l’avorton sur la vie en plein air. En dépit de la munificence des luxes apportés par l’extraterrestre à leurs tentes et pavillons, le confort à bord du vaisseau mère, voire dans ses navettes de débarquement, était encore plus splendide, et aucun des humains n’était assez stupide pour le rejeter en bloc malgré la servitude. Mais la grande majorité cultivait encore cette soif de ciel libre et d’air pur et naturel… voire de l’« air pur et naturel » de planètes où jamais homme n’avait vu le jour. Ils préféraient dormir à la belle étoile, caressés par la brise et bercés par les murmures de l’eau vive et les chants de ce qui passait pour des oiseaux sur une planète donnée. Et même ceux qui retournaient invariablement à bord du vaisseau pour la nuit jouissaient de l’éventuel pique-nique à ciel ouvert. De fait, ces pique-niques festifs, qui prenaient souvent l’allure de festivals ou de foires du pays, aidaient à maintenir la cohésion et renforcer les liens communautaires.

Et ils formaient bel et bien une communauté tout autant qu’une armée. Pour de multiples raisons, ils pouvaient se féliciter de leur nombre relativement restreint de personnages de haute naissance, se persuadait Sir George. Lui-même était le seul noble authentique, bien qu’il fût le petit-fils d’un vulgaire homme d’armes. Et, à part lui et Maynton, seuls Matilda et Sir Anthony Fitzhugh pouvaient se targuer d’une ascendance patricienne. Après avoir longuement sondé son cœur et en avoir mûrement débattu avec Maynton, Fitzhugh et Sir Bryan Stanhope – et surtout avec Matilda –, il avait décidé d’accorder l’adoubement de chevalier aux hommes qui l’avaient gagné au combat. Il prenait garde de ne pas abuser de cette pratique et ses hommes le savaient. Ce qui leur rendait ce titre encore plus précieux, et lui avait également permis de constituer un noyau dur d’exactement douze chevaliers.

Que tous sauf trois d’entre eux fussent d’ascendance roturière n’avait pas seulement appris à ses hommes d’armes qu’ils pouvaient tous aspirer au rang le plus élevé qui leur restait encore accessible, mais contribuait encore à resserrer les liens de leur petite communauté. Et pas uniquement parmi le sexe fort. Les trois quarts de ses nouveaux chevaliers étaient sans doute des vilains, mais c’était aussi vrai de la vaste majorité des femmes de la compagnie, ce qui signifiait qu’ils avaient décidé d’ignorer, Matilda et Margaret Stanhope en tête, les douteuses origines de nombreuses non combattantes célibataires qui les avaient suivis dans leur exil involontaire. La plupart s’étaient très vite trouvé un mari. Quelques-unes, assez rares, avaient préféré s’en abstenir et le père Timothy avait consenti, compte tenu des circonstances, à ne pas fulminer contre leur insistance à poursuivre leur ancien métier. Les hommes étaient beaucoup plus nombreux que les femmes, et ce déséquilibre était vraisemblablement le plus susceptible de semer la zizanie. Le père Timothy aurait sans nul doute préféré que toutes les femmes fussent des épouses respectables, mais lui aussi avait été un soldat en son temps. Il pouvait comprendre la frustration de ceux qui l’étaient encore, et leur besoin de s’adapter aux conditions dans lesquelles on les contraignait à vivre.

En conséquence, même ces femmes qui continuaient d’exercer leur ancienne profession n’étaient pas victimes d’un ostracisme comme elles auraient pu le craindre, et un petit groupe de familles, étroitement uni, formait le cœur de la communauté anglaise. Le nombre des enfants (tant légitimes que bâtards) croissait régulièrement et contribuait aussi à cimenter ces liens, et, en dépit de l’amertume avec laquelle Sir George pestait contre sa servitude, il devait lui-même s’avouer le respect mêlé de crainte qu’il ressentait en constatant qu’aucun n’était mort en bas âge. C’était sans doute le plus précieux de tous les « luxes » que leur prodiguaient leurs maîtres. Le fait le plus singulier, pourtant (encore qu’il fût difficile de désigner le plus étrange de tous), c’était le nombre très restreint de mères qui se souvenaient de la naissance de leur enfant. Au début, cette amnésie avait suscité une certaine consternation, sinon de la terreur et des ragots à propos d’« enfants fées », mais, le temps passant, les femmes s’étaient habituées à l’idée que leurs bébés naissaient presque toujours durant une de leurs périodes de sommeil. Le Chirurgien avait expliqué le processus en faisant remarquer qu’il était raisonnable de leur épargner le gaspillage de temps que sont les affres de la grossesse alors qu’elles étaient de toute manière en stase. Après une période initiale d’extrême malaise, la plupart avaient fini par en convenir. Menées le plus souvent, Sir George l’avait constaté avec amusement (mais sans surprise), par celles qui avaient le plus fréquemment accouché à « l’ancienne mode ».

Ce souvenir lui arracha certes un sourire, mais la question de son épouse retenait toute son attention. Une des vraies raisons qui l’avaient poussé à demander pour ses gens ce quartier libre hors du vaisseau avait reçu une ample confirmation au fil des ans. Il était désormais absolument certain que tout ce qui se disait à bord était entendu et rapporté par Ordinateur ou l’un des espions mécaniques intelligents de leurs maîtres, et, s’il restait parfaitement conscient que ces mêmes espions pouvaient aussi surprendre leurs conversations hors du vaisseau – après tout, Ordinateur était capable d’entendre et relayer les ordres du baron jusque dans la tonitruante clameur des combats, même lorsqu’il s’exprimait d’une voix guère plus sonore que la normale –, il espérait au moins lui rendre la tâche un peu plus ardue. Et il soupçonnait les plus intelligentes de ces mécaniques de rencontrer davantage de difficultés à se tenir au courant des centaines de conversations individuelles qui se déroulaient à l’air libre, sur fond de sifflements du vent et de bruissements de l’eau, qu’à percevoir la voix d’un seul commandant en chef, fût-ce dans le fracas de la bataille. Qu’un des fidèles conseillers du baron ou lui-même eût réussi à trouver au moins un point dans chaque campement où Ordinateur ne parvenait pas à (ou refusait de) leur répondre donnait également à penser que certains accidents de terrain ou autres bizarreries de l’atmosphère étaient susceptibles de créer des « angles morts » ou des « points aveugles » dans la couverture d’Ordinateur. Sir George avait soigneusement pris note de ce constat : la plupart de ces « points aveugles » semblaient intervenir dans les fossés, les creux et les dépressions permettant à celui qui s’exprimait d’interposer entre lui et les zones où Ordinateur parvenait à le capter un solide talus de terre ou de pierre.

Ces habitudes bien enracinées d’extrême prudence étaient peu à peu devenues des réflexes au cours de ses années de servitude, et il n’avait aucunement l’intention de prendre des risques superflus en partant du principe, nullement avéré, qu’il existait des points où Ordinateur ne pouvait pas l’entendre. En même temps, malgré tout, il savait qu’il n’en existait aucun à bord, ce qui signifiait que les seules occasions où il pouvait discuter de sujets dangereux en se sentant relativement en sécurité, c’était au cours de leurs périodes de campement.

Même alors, se dit-il, Matilda était la seule personne avec qui il en débattait véritablement.

« Oui, j’en suis certain », répondit-il enfin en soutenant le regard de ses yeux bleus. Dieu, qu’elle est belle ! songea-t-il, en proie à un émerveillement familier.

« Il n’a pas dû se rendre compte qu’il m’en révélait autant, à mon avis, poursuivit-il à voix basse au bout d’un moment, tout en levant son gobelet de vin à hauteur de ses lèvres pour les dissimuler. Mais j’en suis certain. Plus que je ne l’aimerais.

— Mais il ne subsiste assurément aucun doute sur la valeur que nous représentons pour sa guilde, ainsi qu’il te l’a suggéré, fit-elle remarquer. Tu l’as beaucoup mieux servi qu’il ne l’aurait imaginé, autant par tes avis éclairés que par les armes. Il l’a reconnu lui-même en ta présence et, comme toi, je doute qu’il ait jamais, par pure courtoisie, couvert de louanges imméritées quelqu’un qu’il regarde comme un inférieur. Quelle que soit sa guilde par ailleurs, elle ne se débarrasserait pas à la légère d’un outil qu’elle tient en si haute estime.

— Hum. » Sir George reposa son gobelet puis étendit les bras en croix pour bâiller avec ostentation. Il sourit à son épouse et posa la tête sur son giron, tout en continuant de lui sourire, le visage renversé, tandis qu’elle lui chatouillait le bout du nez avec un brin de l’herbe locale. Pour un éventuel observateur, ils seraient sans doute passés pour deux amoureux – miraculeusement jeunes et avenants –, mais le regard du baron était grave.

« Nous lui sommes effectivement précieux, convint-il, mais nous sommes aussi ce que tu viens tout juste de dire : un simple outil. Tu as passé avec lui beaucoup plus de temps que la majeure partie des nôtres, m’amie, en raison des quelques fois où il nous a “invités” tous les deux à dîner ou à une autre festivité du même genre. Mais, même toi, tu n’as pas consacré autant d’heures que moi, loin s’en faut, à sa fréquentation. J’aurais préféré m’en abstenir, mais le fait demeure. Et, ce faisant, j’ai appris que nos pires craintes concernant l’appréciation qu’il se fait de nous sont encore très éloignées de la réalité. Sans doute ne serait-il pas regardé comme “cruel” selon ses propres critères, mais nous n’entrons pas dans ces critères. Sans doute lui sommes-nous précieux pour ce que nous avons accompli pour sa guilde et lui, mais, à ses yeux, nous ne sommes pas des gens. Nous n’avons pour lui que la valeur d’usage d’un outil. Il nous voit comme nous voyons des chevaux ou des vaches : des animaux qu’on peut utiliser pour parvenir à ses fins et qu’on jette – ou qu’on égorge – quand on n’en a plus besoin. Et, assurément, en dépit de tous les éloges dont il me couvre quand j’ai bien servi ses objectifs, il a pour moi moins d’affection que je n’en ai pour Satan !

— Parce que nous n’appartenons pas à son espèce ? » murmura Matilda, décontenancée. Sir George et elle avaient souvent abordé ce sujet, tant lors de leurs conversations intimes que dans des circonstances propices, et discrètes, avec d’autres membres du Conseil du baron. Rien de ce que venait de dire son mari ne la surprenait réellement, mais jamais il ne l’avait exprimé avec autant de franchise et d’une voix aussi amère.

« En partie, sans doute, répondit-il au bout d’un moment, mais pas entièrement selon moi. Au moins aime-t-il se vanter, et j’ai glané autant de bribes de renseignements que je le pouvais à l’occasion de ses fanfaronnades. Autant que je puisse le dire, il existe plusieurs espèces d’êtres pensants au sein de la “Fédération” dont il parle. Sa propre espèce n’en est qu’une parmi d’autres, et elles sont physiquement très différentes les unes des autres. Mais elles donnent l’impression de plus ou moins partager la même mentalité et la même conception du monde. Toutes se regardent comme “avancées”, en fonction des machines et autres appareils qu’elles fabriquent et contrôlent, et toutes voient en nous des “primitifs” parce que nous n’avons pas les connaissances qui nous permettraient de construire de tels engins. Et, aux yeux de la Fédération, les primitifs ne valent guère mieux que les serfs français. En notre qualité de primitifs, nous n’avons ni droits ni valeur, sinon ceux d’outils ou de biens. Nous sommes loin d’être leurs égaux et la plupart ne cilleraient même pas à la perspective de nous supprimer. De sorte que, si notre valeur sur le champ de bataille se trouvait un jour grevée par la découverte que le “commandant” a enfreint un diktat de la Fédération… »

Il haussa les épaules et Matilda hocha tristement la tête, tandis qu’un nuage venait assombrir ses yeux magnifiques. Il sentit la peur qu’elle s’efforçait de dissimuler et lui adressa un sourire lugubre tout en tendant le bras pour lui tapoter le genou.

« Pardonne-moi, mon cher cœur. Je n’aurais pas dû te faire partager ce fardeau.

— Absurde ! » Elle posa une fine mais forte main sur la bouche du baron et secoua farouchement la tête. « Je suis ta femme et, si Père s’est fourvoyé en encourageant mon goût déplorable pour la lecture et la philosophie, au moins mes vices m’ont-ils octroyé un esprit capable de réfléchir à tes plus grotesques théories, mon ami. Et vous-même, Sir George Wincaster, vous n’êtes ni saint Michel ni Dieu en personne pour charger vos épaules de tout le poids de notre destin. Donc, si Timothy, moi ou même Sir Richard pouvons t’apporter notre assistance en prêtant l’oreille à ces mêmes grotesques théories, et en te permettant d’ainsi les mettre à l’épreuve, il serait stupide de ta part de nous cacher tes appréhensions de crainte de me charger d’un trop lourd “fardeau” !

— Peut-être », convint-il en levant la main pour lui caresser la joue. Matilda baissa la tête pour l’embrasser et il se délecta du goût de ses lèvres. Elle rompit leur baiser et voulut ajouter quelque chose, mais Sir George secoua la tête, l’attira tendrement contre lui et fit de son épaule un appui à sa nuque pendant qu’ils fixaient le ciel, étendus sur des coussins.

Matilda se plia à cette exhortation tacite à changer de sujet de conversation et entreprit de parler, plus légèrement, de leurs enfants – d’abord d’Edward, puis des quatre autres, plus jeunes, nés à bord du vaisseau de leurs maîtres. Aux yeux de Matilda, c’était là la merveille des merveilles, puisqu’elle avait déjà accepté l’augure de sa stérilité au Lancastre, et ces enfants restaient donc la seule joie sans tache de leur captivité. Ils étaient de Sir George, bien entendu, aussi l’écouta-t-il avec une attention sans faille, en lui souriant tendrement et en la regardant dans les yeux, sans jamais, à un seul moment, fût-ce par un regard, donner l’impression d’être conscient de la présence de l’homme dragon qui venait d’émerger du bosquet d’arbres filiformes. L’extraterrestre resta un bon moment planté près de l’auvent sous lequel reposaient le baron et sa dame, l’air d’écouter intensément, puis il retourna dans la forêt et disparut à l’intérieur aussi lentement et silencieusement qu’il en était sorti.

 

Le bouffon/diablotin n’apparaissait que très rarement aux hommes de « son » armée, mais il mettait toujours un point d’honneur à les convoquer en sa présence après qu’ils avaient remporté une nouvelle victoire pour sa guilde. En contrepartie, Sir George et ses officiers mettaient eux un point d’honneur à veiller à ce qu’aucun de ces hommes ne laisse transpirer les sentiments que lui inspiraient ces convocations, car le « commandant » aurait certainement réagi piètrement à leur mépris et à leur brûlante colère. Le baron n’arrivait toujours pas à comprendre comment il pouvait se montrer aussi ignorant de la nature profonde de ces hommes qui ne combattaient et mouraient pour lui que parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix, pourtant cette impéritie semblait indéniable. Qui, sinon un pauvre fou ne sachant rien des Anglais, aurait l’audace de se montrer à des hommes qu’il avait arrachés à leur existence et à leur foyer pour les réduire en esclavage afin de les complimenter pour les exploits qu’ils avaient accomplis en son nom ? De les féliciter d’avoir si bien servi une guilde qu’ils haïssaient désormais de tout leur cœur et de toute leur âme ? De promettre de leur accorder, en guise de « guerdon » pour « leur courage et leur loyauté », le privilège de retrouver leur épouse et leurs enfants ?

Pourtant, c’était précisément ce qu’avait déjà fait le bouffon/diablotin en d’autres occasions, et ce qu’il faisait encore aujourd’hui. D’ordinaire, il les « invitait » à se réunir dans la section du vaisseau spatial où ils étaient confinés, mais parfois, comme par exemple ce jour-là, il se présentait à eux à bord de son « char aérien ». Celui-ci flottait en l’air, à une dizaine de pieds peut-être au-dessus de l’herbe poussiéreuse piétinée de la place d’armes, entre la navette de débarquement et le campement principal entouré par un cordon d’une douzaine d’hommes dragons. Une quarantaine de mufles verruqueux cuirassés, formant également une rangée impénétrable entre le véhicule et le rassemblement des Anglais, observaient ces derniers de leurs yeux protubérants de batraciens à travers les fentes de leur nasal, et, lorsque cette voix blanche flûtée entreprit de dévider son interminable soliloque, Sir George grinça des dents jusqu’à en avoir les muscles des mâchoires endoloris. Il sentait monter de ses hommes, pareille à de la fumée, une colère invisible, et il se demanda de nouveau comment une créature dont l’espèce était capable de construire des merveilles comme ce vaisseau et ses prodigieux serviteurs pouvait se montrer aussi stupide.

« … vous récompenser de votre bravoure et de votre intrépidité, poursuivait la voix sans timbre. Je salue votre courage et votre loyauté qui, encore une fois, ont conduit la bannière de notre guilde à la victoire, et j’espère vous accorder très bientôt les récompenses que vous méritez si amplement. Entre-temps, nous…

— Une récompense méritée, hein ? » marmotta Rolf Grayhame. Il se tenait près de Sir George et son filet de voix émergeait de la commissure de ses lèvres ornées d’une féroce moustache. « La seule récompense à laquelle j’aspire, c’est un tir bien ajusté, monseigneur. Un seul. »

Sir George décocha à l’archer un coup de coude pointu et Grayhame referma son clapet avec une moue d’excuse. Il connaissait les ordres du baron aussi bien qu’un autre, mais, à l’instar de ce dernier, ne ressentait que mépris pour l’avorton. Du mépris et une haine farouche. Walter Skinnet avait été son ami, et le corpulent archer n’oublierait jamais le jour de sa mort. Le bouffon/diablotin n’était pas, loin de là, le premier hobereau arrogant ni même le plus impitoyablement cruel que Grayhame eût croisé dans sa carrière, mais indubitablement le plus stupide. Si intouchable qu’il fût et si persuadé de la supériorité de ses machines et de ses gardes, il restait assez inepte pour provoquer la fureur de ses propres combattants en les contraignant à écouter de telles âneries. Même un Français ne serait pas idiot à ce point !

« Navré, monseigneur, murmura le capitaine des archers. Je n’aurais pas dû dire cela. Mais même un Écossais ne… »

Il serra de nouveau les mâchoires et Sir George lui jeta un regard sévère, que seul venait égayer l’ombre d’un sourire retroussant faiblement les coins de sa bouche. Ce léger frémissement enhardit Grayhame, dont les yeux gris-vert scintillèrent fugacement. Puis il haussa les épaules, l’air de s’excuser de nouveau, et reporta son attention sur le « commandant ».

« … et nous passerons donc encore ici plusieurs de vos semaines, poursuivait l’avorton. Les chiens courants que vous avez défaits ne nous poseront plus de problème. » Il semblait parfaitement inconscient du ridicule de sa rhétorique pour des oreilles humaines, surtout débagoulée de cette voix sans timbre. « Et vos femelles, vos petits et vous-mêmes aurez tout le temps de profiter du soleil et de l’air pur que vous chérissez tant. Allez maintenant retrouver vos familles, assurés de l’estime de notre guilde et de la valeur qu’elle vous accorde. »

 

L’avorton ayant congédié ses hommes, Sir George s’apprêtait à les raccompagner à leurs pavillons quand un geste de la grassouillette petite créature le figea sur place. Grayhame, Howice et Maynton s’arrêtèrent également et leurs yeux cherchèrent ceux du baron comme pour lui poser une question muette, mais il leur signifia de suivre les autres d’un léger hochement de tête. Il les regarda s’éloigner puis se tourna vers son maître.

« Oui, commandant ?

— Tous les primitifs de cette planète n’ont pas été suffisamment intimidés par votre victoire sur les clans locaux, déclara le bouffon/diablotin. Je devrais sans doute, depuis le temps, m’être habitué à la résilience de ces aborigènes et à leur permanente incapacité à reconnaître les preuves indubitables de leur infériorité. Comme tant d’autres sauvages, ceux-là semblent certes capables de reconnaître que les forces de leurs congénères locaux ont été totalement anéanties, mais ils n’ont pas pour autant l’air de croire qu’il puisse leur arriver la même chose. Ils s’imaginent apparemment que ceux que vous avez vaincus étaient médiocrement menés et motivés… contrairement, bien sûr, à leurs propres guerriers. S’ils restent méfiants, ils n’ont toujours pas admis qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de se plier à nos exigences, faute de quoi ils seraient détruits à leur tour. »

Il s’interrompit et riva le regard de ses trois yeux sur le visage de Sir George, tandis que l’Anglais s’efforçait de dissimuler son désarroi. Non pas qu’il s’inquiétât de ce qu’il risquait d’arriver à ses hommes, mais parce que la perspective d’un nouveau massacre des indigènes au profit de la guilde de l’avorton lui donnait la nausée.

« Je vois », finit-il par répondre, tout en se demandant comment il pouvait suggérer diplomatiquement à son interlocuteur de s’en remettre à son expertise de négociateur pour tenter de convaincre les locaux de leur impuissance sans devoir passer par de nouveaux bains de sang. « Devrons-nous aussi anéantir leurs forces sur le champ de bataille ? interrogea-t-il au bout d’un moment.

— C’est possible, répondit l’avorton de sa voix atone, mais j’espère l’éviter. Nous serions contraints de vous rembarquer tous à bord du vaisseau et de recourir aux navettes pour transporter vos troupes à la rencontre de leurs guerriers. Ce serait malcommode. Pire, ça pourrait les encourager à résister. Ces espèces primitives ont déjà fait preuve d’un comportement similaire par le passé, surtout lorsqu’elles étaient persuadées de leur supériorité numérique. Mon analyse suggère que déplacer la navette de territoire en territoire, soulignant ainsi que nous ne disposons que d’une seule force armée composée d’un nombre restreint de vos Anglais, pourrait inciter certains d’entre eux à surestimer leurs capacités de résistance. À la fin, évidemment, ils connaîtraient un cinglant démenti, mais leur donner cette leçon nous contraindrait à passer sur ce monde plus de temps que ne le voudraient mes supérieurs.

— Je vois », répéta le baron. Et cette fois il ne mentait pas.

Il trouvait un certain humour, noir et amer, à ce que l’avorton lui fit un sermon sur l’entêtement des « primitifs ». Comme si, avant que Sir George ne lui eût expliqué les complexes difficultés de la conquête d’une planète entière à l’aide d’un millier d’archers et d’hommes d’armes, la suffisante petite créature en avait déjà appréhendé tous les ressorts ! Pourtant, en dépit de l’ironie mordante de la situation, le baron comprenait parfaitement pourquoi l’avorton préférait ne pas passer sur ce monde plus de temps qu’il n’était souhaitable. Avant de tomber entre les mains de la guilde du « commandant », Sir George s’était parfois surpris, lui aussi, à regarder par-dessus l’épaule de supérieurs qui exigeaient de lui qu’il accomplît ses missions à une célérité virtuellement intenable. Cela étant, comprendre le calvaire de l’avorton n’éveillait en lui nulle compassion.

« Je n’en doute pas, répondit le bouffon/diablotin. J’espère toutefois nous épargner cette obligation en leur démontrant notre supériorité. En conséquence, j’ai convoqué tous les principaux chefs de guerre dans un rayon raisonnable par rapport à notre position actuelle. Ils commenceront d’arriver dans les deux prochains jours locaux et ne devraient pas être plus d’une douzaine. Bien que vos arcs soient grossiers et primitifs à l’extrême par rapport aux armes de poing avancées, les indigènes ne disposent de rien de comparable en termes de portée et de fréquence de tir. Vous leur en administrerez la preuve à leur arrivée, et ceux que vous avez déjà vaincus leur expliqueront comment vos armes vous ont permis d’anéantir leurs troupes. Devant ce témoignage irrécusable de leur infériorité, infligé directement sous leurs yeux, ils devraient être contraints d’admettre leur incapacité à s’opposer à vous sur un champ de bataille, et renoncer alors à tout autre choix que d’accepter mes conditions. »

Il s’interrompit de nouveau et attendit que Sir George eût hoché la tête.

« Très bien. Je vous laisse régler les détails de cette démonstration de force. Préparez-vous à me les exposer dans un délai de deux jours. »

L’avorton fit pivoter son char aérien sans rien ajouter et la majeure partie de ses hommes dragons s’en rapprochèrent pour l’entourer, mais Sir George les ignora et braqua des yeux brûlants sur le dos de l’arrogant « commandant », tandis que les mufles verruqueux, à leur tour, s’interposaient entre lui et l’entourage du baron.

Planifier une démonstration de force, hein ? songea-t-il haineusement. Seigneur, je sais au moins quelle cible j’aimerais proposer ! Le spectacle de ta précieuse fourrure hérissée de flèches comme d’autant de plumes de paon devrait à jamais impressionner les « hobereaux locaux » !

Cette pensée lui soutira un grognement amer, puis il inspira profondément et tourna les talons, pour se figer aussitôt de surprise. Un unique homme dragon était resté sur place, et l’imposant extraterrestre toisa un instant le baron avant de lui faire signe de le suivre hors de la place d’armes. Il avait manifestement l’intention d’escorter Sir George jusqu’à son pavillon – sans doute pour s’assurer qu’il ne commettrait pas quelque méfait sur le trajet. Ça ne s’était encore jamais produit, pourtant le baron ne pouvait qu’obtempérer.

Cette docilité ne laissait pas de s’accompagner d’un accès renouvelé de fureur, mais il savait aussi qu’il ne servait à rien d’en vouloir à l’homme dragon. Le garde silencieux obéissait indubitablement à des ordres, lui aussi, et Sir George s’efforça de mettre de côté ses sentiments pendant que l’autre le cornaquait vers le campement, comme s’il était incapable de retrouver son chemin jusque chez lui sans chaperon.

Ils dépassèrent la haie de broussailles qui séparait le camp des Anglais de l’esplanade, et Sir George sourit en apercevant Matilda, qui l’attendait. Il leva la main et ouvrit la bouche pour la héler…

… et se retrouva allongé par terre, sans aucun souvenir de ce qui l’avait amené ici.

Il cligna des yeux, pris de vertige, et les leva en sentant une main anxieuse se poser sur son front. Le visage soucieux de Matilda lui retournait son regard ; derrière elle, il reconnut le père Timothy, Dickon Yardley, Sir Richard, Rolf Grayhame et une douzaine d’autres. Ainsi, à sa stupéfaction, que l’homme dragon qui, encore planté derrière le cercle des humains de bien moindre stature, le fixait par-dessus leurs têtes.

« Mon ami ? » La voix de Matilda était crispée d’angoisse et Sir George cligna de nouveau des paupières pour se contraindre à accommoder sur ses traits. « Que s’est-il passé ? s’enquit-elle.

— Je… » Il cilla encore et secoua la tête, laquelle, se rendit-il compte, était posée sur les genoux de son épouse. Elle semblait encore tenir sur ses épaules, et il se fendit d’un petit sourire contrit.

« Je n’en ai aucune idée, admit-il. J’espérais que tu pourrais me le dire ! »

La mine angoissée de Matilda se radoucit légèrement quand elle perçut le sarcasme dans sa voix, mais elle secoua la tête à son tour.

« Je le ferais volontiers si je le pouvais, répondit-elle sur un ton beaucoup plus grave que le sien. Tu as tout bonnement contourné ces buissons et levé la main, puis tu t’es effondré. Et… (elle chevrotait malgré elle) tu es resté inconscient près d’un quart d’heure. Comme mort. »

Elle releva les yeux pour fixer anxieusement Yardley, qui haussa les épaules.

« C’est très exactement comme l’a dit Sa Seigneurie », affirma le médecin. Il manquait sans doute à Yardley la formation et les prodigieux appareils du Chirurgien, mais il avait toujours été un excellent chirurgien de campagne et il avait probablement connu beaucoup plus d’occasions d’apprendre et d’exercer son art que la plupart de ses confrères humains. Il venait de secouer la tête :

« Oh, peut-être exagère-t-elle légèrement. Vous n’étiez pas franchement “comme mort”… Je crains que nous n’en ayons un peu trop vu, pas vrai ? » Il eut un sourire lugubre et deux ou trois des compagnons présents ricanèrent en se souvenant, comme Yardley, d’hommes qui, eux, étaient assurément passés pour morts.

« Vous respiriez plus profondément que d’habitude, poursuivit le Chirurgien au bout d’un moment. Mais pas de façon alarmante, et votre pouls était régulier. Mais vous n’étiez peut-être que profondément endormi, sauf que nous ne parvenions pas à vous réveiller. Vous ne vous rappelez pas avoir trébuché ni être tombé ?

— Absolument pas. » Sir George tenta de se redresser sur son séant et, constatant qu’il n’éprouvait aucun brusque tournis, tapota le genou de Matilda pour la rassurer. Il resta assis un bref instant puis se remit lentement sur pied et tendit la main, paume en l’air.

« Je me sens bien », déclara-t-il. C’était la stricte vérité.

« Peut-être, mais vous m’avez assez fait peur pour aujourd’hui, Sir George Wincaster ! » lâcha-t-elle sur un ton bien plus acerbe. Le baron eut un sourire d’excuse, tendit la main, la leva légèrement et passa le bras sous le sien tout en se tournant de nouveau vers ses officiers.

« Je me sens bien, répéta-t-il. J’ai sûrement buté sur un obstacle. J’avais l’esprit ailleurs, et tout homme peut être assez maladroit pour trébucher de temps à autre. Mais il n’y a pas de mal, alors vaquez à vos affaires pendant que… (il leur sourit et tapota la main de sa femme qui reposait sur son coude) je tente de faire amende honorable auprès de mon épouse pour les frayeurs que je lui ai si grossièrement causées ! »

Un concert de rires accueillit sa saillie et l’attroupement commença de se disperser. Il suivit ses gens des yeux puis se retourna vers l’homme dragon.

Mais l’homme dragon n’était plus là.

 

Matilda l’observa attentivement tout le long de la journée et lui fit une scène alors qu’ils s’apprêtaient à se mettre au lit, mais Sir George ne lui avait dit que la simple vérité. Il se sentait effectivement très bien… mieux que depuis beau temps d’une certaine façon… et il apaisa ses craintes en l’attirant contre lui. Les yeux de Matilda s’écarquillèrent de plaisir à la subite ferveur de son étreinte et il entreprit de lui donner la preuve la plus concluante qui fût de la bonne santé de son mari.

Mais, cette même nuit, alors qu’elle sombrait dans le sommeil entre ses bras et qu’il se préparait à l’imiter, il fit un rêve. Ou du moins le crut-il…

« Bienvenue, Sir George », disait la voix, et le baron se retourna vers son propriétaire pour aussitôt cligner les yeux d’ébahissement. La voix évoquait de surprenante façon celle du père Timothy, encore que teintée d’un vernis de sophistication dont le prêtre au franc-parler n’avait jamais fait étalage. Mais ce n’était pas le dominicain. Pour la bonne raison qu’il n’était même pas humain. De stupeur, la mâchoire de Sir George lui en tomba lorsqu’il se retrouva nez à nez avec un de ces hommes dragons sempiternellement silencieux.

« Je crains que nous n’ayons pris quelques libertés avec votre esprit, Sir George, reprit l’homme dragon (ou du moins en donna-t-il l’impression, car sa bouche ne s’activait pas). Nous vous présentons nos excuses. C’était tout à la fois une violation de votre intimité et de nos propres coutumes et codes de conduite. Mais nous n’avions pas le choix en l’occurrence, car nous devions impérativement vous parler.

— Me parler ? éructa Sir George. Comment se fait-il que je n’ai jamais entendu aucun de vous proférer un son et, maintenant… maintenant… ça… »

Il balaya son environnement d’un grand geste du bras et ne prit conscience qu’à cet instant de son étrangeté : ils se trouvaient au centre d’une plaine grise monotone, entourée par… par rien. Sous leurs pieds, la grisaille s’étendait à perte de vue dans toutes les directions, et il déglutit âprement.

« Où sommes-nous ? demanda-t-il en constatant, non sans plaisir, que nul trémolo ne le faisait chevroter.

— Dans votre esprit, en un certain sens, répondit l’homme dragon. Ce n’est pas entièrement exact, mais ça reste une grossière approximation. Nous espérons pouvoir vous l’expliquer plus amplement à l’avenir. Mais, à moins que vous et nous-mêmes n’agissions très vite – et de manière décisive –, ni votre peuple ni le nôtre ne jouiront d’un avenir assez long pour autoriser ces explications.

— Que voulez-vous dire ? Et si vous teniez tant à me parler, pourquoi ne pas l’avoir fait avant ? demanda Sir George avec méfiance.

— Pour répondre d’abord à votre seconde question, il ne nous était pas possible, auparavant, de nous adresser directement à vous, rétorqua calmement l’homme dragon. En réalité, nous ne “parlons” pas, même en ce moment. Pas comme l’entend votre espèce, en tout cas. »

Sir George fronça les sourcils de perplexité et l’homme dragon inclina la tête de côté. Ses traits étaient tout aussi exotiques que ceux du « commandant », pourtant Sir George eut brusquement la sensation (sensation sur laquelle on ne pouvait se méprendre) qu’il lui souriait. Cela ne provenait pas de l’expression du visage de l’homme dragon, en prit-il lentement conscience, mais plutôt de l’intérieur de son interlocuteur. Ce n’était nullement visible, uniquement sensible. Grotesque, bien entendu… sauf que ce qu’il éprouvait était absolument indubitable.

« C’est un rêve, affirma-t-il platement, et l’homme dragon répondit par un haussement d’épaules singulièrement humain.

— En un certain sens, reconnut-il. Vous êtes assurément endormi, quoi qu’il en soit. Mais, s’il s’agit d’un rêve, alors nous le partageons… et c’est aussi notre seul moyen de communiquer avec vous. En même temps… (l’impression d’un sourire était encore plus sensible, bien qu’empreinte également, cette fois, d’une espèce de férocité) qu’un moyen de communication que le « commandant » et ceux de son espèce ne peuvent ni enregistrer ni intercepter.

— Ah ? » À ces « mots », les oreilles mentales de Sir George se dressèrent malgré lui. Il s’agissait indubitablement d’un rêve et cet homme dragon si loquace n’était sûrement qu’un fruit de son imagination, mais, si seulement…

« Réellement, assura l’homme dragon en croisant les bras sur son poitrail massif. Notre espèce n’utilise pas le langage articulé comme le font presque toutes les autres, expliqua-t-il. De fait, nous en sommes même incapables, faute de cordes vocales ou d’un organe équivalent permettant, comme chez vous, d’émettre des sons.

— En ce cas, comment communiquez-vous entre vous ? demanda véhémentement le baron. Et, par le fait, quel nom donnez-vous à votre espèce ?

— Nous sommes ce que d’aucuns appellent des “télépathes”. Ce qui signifie tout simplement que nous pouvons projeter nos pensées dans l’esprit de nos semblables sans recourir au verbe. Et, précisément pour cette raison, nous ne donnons pas de nom aux individus comme le font les autres espèces. Ou, plutôt, disons que nous n’en ressentons pas le besoin, puisqu’il émane de chacun de nous une gestalt unique… un goût ou une saveur, si vous préférez, que tous les autres sont à même d’identifier. Quant à celui que nous donnons à notre espèce… l’équivalent le plus proche dans votre langue serait sans doute “les gens”. Toutefois, depuis que nous vous avons rencontrés, vous autres humains, et surtout depuis que nous avons établi un point de contact dans votre esprit, nous qui vivons à bord de ce vaisseau, nous avons été agréablement surpris par la conception que vous vous faites de nous. » L’amusement de l’homme dragon était transparent. « L’idée de jouer contre le “commandant” le rôle d’un de vos dragons ne laisse pas de nous séduire, Sir George. »

Le baron sourit à son tour. C’était sidérant. L’homme dragon perpétuellement muet et totalement étranger n’était plus ni muet ni étranger. Ou, plutôt, il restait étranger, mais, à la différence de l’avorton, il s’exprimait de manière aussi éloquente qu’un être humain, et son langage corporel aurait pu être celui du père Timothy ou de Rolf Grayhame. Était-ce parce que le « point de contact » auquel il avait fait allusion leur offrait un aperçu privilégié de la manière dont les humains exprimaient leurs émotions, leur permettant d’y répondre en conséquence, ou bien était-ce le produit de leur « télépathie »… une sorte de traduction naturelle ?

« Si l’idée vous plaît, nous continuerons donc à vous appeler des dragons », déclara-t-il au bout d’un moment, en remettant à plus tard (au moment où il aurait le loisir de les approfondir convenablement) ses spéculations. Et l’homme dragon opina en projetant de nouveau la sensation d’un sourire féroce.

« Nous trouverions cela parfaitement acceptable, affirma-t-il. Pourtant, votre besoin de nous trouver un nom, puisque jamais nous ne l’avons ressenti, n’est qu’un exemple de plus des différences, résultant de notre télépathie, qui existent entre nos deux espèces. Bien que nous soyons depuis plusieurs de vos millénaires des esclaves de la Fédération, il nous reste encore à évoluer dans de nombreux domaines de référence que les autres espèces regardent comme acquis. Quand la Fédération a découvert notre planète, nos ancêtres ont déjà eu les plus grandes peines du monde à comprendre le concept de langage articulé. Il leur a fallu de nombreuses années pour y parvenir, et seul le fait qu’ils avaient développé de manière indépendante une technologie de l’ère nucléaire a empêché la Fédération de les classer parmi les brutes sans conscience.

— L’ère nucléaire ? répéta Sir George, et l’homme dragon haussa encore les épaules, avec impatience cette fois.

— Ne vous en souciez pas pour l’instant. Cela signifie simplement que nous sommes considérablement plus avancés que vous technologiquement… même si la Fédération l’était encore davantage, comparée à nous, que notre espèce par rapport à votre “Terre”.

 » Malheureusement, poursuivit l’extraterrestre, et sa voix se fit blanche et glacée, nous étions trop avancés pour notre bien – suffisamment pour représenter une menace potentielle, mais pas assez pour nous défendre – et la Fédération a fait de notre monde un protectorat”. Elle a dépêché ses unités militairespour notre sauvegarde et pour nous protéger de nous-mêmes”… mais surtout pour veiller à ce que nous ne progressions pas davantage.

— Parce qu’elle redoutait la concurrence, affirma finement le baron.

— Peut-être. Non… certainement. Mais il y a une autre raison. Voyez-vous, la Fédération est entièrement contrôlée par des espèces comme celles du commandant”. Toutes sont beaucoup plus avancées que les deux nôtres et elles y voient la preuve de leur supériorité innée.

— Je l’avais remarqué, déclara Sir George avec amertume.

— Nous en sommes conscients, mais nous craignions que, faute de certaines informations, vous n’ayez pas pleinement compris ce que cela signifiait, fit l’homme dragon.

— Quelles informations ? s’enquit Sir George d’une voix plus aiguisée, en plissant les yeux.

— Vous l’expliquer demanderait du temps », déclara l’homme dragon et, d’un signe de tête, Sir George l’invita abruptement à poursuivre.

« Les mondes où se développe la vie sont très nombreux, commença l’extraterrestre. Mais beaucoup moins répandus, statistiquement parlant, que ceux qui ne l’engendrent pas ou ne l’ont pas encore engendrée ; cela étant, les étoiles sont à ce point innombrables et si fréquemment pourvues de planètes que celles où la vie a évolué sont en très grande quantité. »

Il s’interrompit et Sir George cligna des paupières en prenant brusquement conscience de ce dont parlait son interlocuteur. Ça ne ressemblait absolument pas aux explications qu’Ordinateur lui avait fournies au fil des ans. À l’époque, il lui avait fréquemment demandé de lui préciser plus clairement les termes qu’il employait et, même lorsqu’il y consentait (ce qui n’arrivait pas souvent), le baron n’était jamais certain d’avoir bien tout compris. Mais, là, des idées et des notions qu’il n’aurait jamais imaginées, même après toutes ces années passées au service de ses maîtres, semblaient se déverser dans son esprit à mesure que l’homme dragon parlait. Il ne les saisissait sans doute pas entièrement – pas encore –, mais il en retenait assez d’informations pour suivre le fil du discours sans craindre de se méprendre. Ce n’était pas comme si l’homme dragon se contentait de les lui rapporter, mais plutôt comme s’il lui prodiguait réellement un enseignement, et à une vitesse inconcevable. Sir George restait vaguement conscient qu’il aurait sans doute dû s’en effrayer, pourtant ce n’était pas le cas. Sa curiosité innée était de nouveau en branle, se rendit-il compte, et peut-être quelque chose d’autre. Quelque chose que lui avait fait l’homme dragon.

Mais peut-être pas. Il se secoua, accueillit avec un sourire torve cette expansion sensible de son esprit et, d’un hochement de tête, signifia derechef à son interlocuteur de poursuivre.

« Si les mondes qui engendrent la vie sont nombreux, la vie intelligente est en revanche très rare, reprit ce dernier après un bref silence. En comptant notre propre espèce et la vôtre, la Fédération n’a rencontré qu’un peu plus de deux cents espèces dont la technologie dépassait celle de l’âge de pierre. Ça peut paraître énorme, mais il faut vous rappeler qu’elle possède l’impulsion phasique et le voyage supraluminique depuis plus de cent cinquante mille de vos années. Autant dire qu’elle n’a découvert une nouvelle espèce intelligente que tous les sept cent cinquante ans. »

Sir George ravala âprement sa salive. Les explications partielles d’Ordinateur à propos de la relativité et des distances entre les étoiles, jointes aux expériences qu’avaient connues les siens au service du bouffon/diablotin, l’avaient plus ou moins préparé à de tels concepts, mais rien n’aurait pu l’y préparer pleinement. Pourtant, la majeure partie de ce qu’affirmait l’homme dragon ne différait pas sensiblement des notions que Matilda, le père Timothy et lui-même avaient assimilées d’année en année. De fait, le père Timothy s’était même, d’une certaine façon, montré plus prêt que le baron à accepter que les commentaires à demi digérés d’Ordinateur suggérassent peu ou prou que les enseignements de la sainte Église et la vision du monde transmise par les Écritures avaient besoin d’être corrigés et révisés. Mais le père Timothy lui-même n’était pas disposé à aller aussi loin !

« De toutes les espèces rencontrées par la Fédération, seules vingt-deux avaient inventé l’impulsion phasique de manière autonome, ou étaient parvenues à un stade similaire de la technologie, quand elle a croisé leur route. Toutes ces espèces plus avancées en sont désormais des membres à part entière et siègent au Conseil, légifèrent et jouissent de ses privilèges. Les autres… non.

 » Aux yeux de la Fédération, les espèces moins avancées n’ont aucun droit. Elles n’existent que pour son seul profit, encore qu’il arrive parfois au Conseil de débiter des platitudes sur le fardeau des espèces avancées” et les responsabilités de la Fédération envers lesespèces inférieures”. Ce qui, en d’autres termes, signifie que nous sommes leur propriété, dont elles peuvent disposer à leur guise. Ainsi que vous l’êtes devenus, vous et les vôtres. »

L’homme dragon s’interrompit à nouveau et Sir George opina avec véhémence. Il sentait de manière palpable les émotions de l’autre – sa haine, non moins brûlante que celle du baron – et une vague stupeur l’inonda. Ce n’était pas tant qu’il comprit son interlocuteur, mais plutôt qu’ils fussent si semblables sous des dehors si complètement différents.

« Certaines des espèces assujetties, néanmoins, sont plus utiles que d’autres aux “espèces avancées”, reprit l’homme dragon au terme d’un long moment de bouillonnement interne. La vôtre, par exemple, s’est montrée fort commode pour contourner la lettre de la Prime Directive, comme la nôtre… (l’homme dragon donna l’impression d’inspirer profondément) dans les fonctions de gardes du corps et de serviteurs personnels.

— Pourquoi ? » demanda Sir George. La question (s’enquérir ainsi auprès de son interlocuteur de la raison de la docilité de son espèce) aurait pu sembler brutale, mais elle ne déclencha aucune hostilité. Il y avait trop de fureur et de haine pour cela dans la « voix » de l’extraterrestre.

« Notre espèce est différente de la vôtre. Nous ne sommes pas seulement des télépathes – du moins entre nous – mais aussi des “empathes”. Si nous sommes d’ordinaire incapables de communiquer par la pensée avec d’autres espèces – d’entendre leurs pensées ni de leur faire entendre les nôtres –, nous pouvons toutefois ressentir leurs émotions et leurs sentiments. Ce qui compliquerait singulièrement la tâche de tous ceux qui représenteraient une menace à l’encontre de ceux que nous gardons, en leur rendant très difficile d’échapper à notre vigilance.

 » Mais ce ne sont pas nos seules divergences. Votre espèce n’a que deux genres, mâle et femelle. La nôtre en a trois : deux qui se consacrent à la procréation et un troisième qui pourrait correspondre à la caste des ouvriers”.

— À la manière des abeilles ? » demanda le baron, et l’homme dragon s’arrêta de « parler » pour le fixer avec intensité. L’espace d’un instant, l’esprit de Sir George lui parut encore se dilater, pais l’extraterrestre hocha la tête.

« Très comparable à vos “abeilles”, répondit-il. Tous ceux de notre espèce présents à bord de ce vaisseau appartiennent à la caste des ouvriers, qui fournit aussi nos soldats. Nous ne sommes ni mâles ni femelles, mais notre sexe est le plus nombreux des trois. Et, comme chez vos “abeilles”, nous n’existons que pour servir nos “reines”. » L’homme dragon s’interrompit encore et inclina à nouveau la tête de côté. « En réalité, c’est considérablement plus complexe. Il faudrait y apporter des nuances et… Bref, peu importe. L’analogie suffira pour l’instant. »

Il parut concentrer derechef son attention sur Sir George.

« Le problème, c’est qu’à la différence de la vôtre notre espèce n’est pas entièrement constituée de ce que vous appelez des individus. Nous sommes essentiellement de simples parties d’un grand tout et chacun de nous a sans doute ses espoirs et ses désirs, mais nous sommes capables de lire avec une telle limpidité dans l’esprit de nos semblables et de sonder leurs émotions avec une telle profondeur qu’il nous est pratiquement impossible de développer, comme vous autres non-télépathes, la notion du “moi”.

 » De surcroît, nos reines” dominent toute notre existence. Selon nos propres récits, du moins ceux que la Fédération n’a pas entièrement effacés, cette domination était beaucoup moins prononcée avant qu’elle ne nous rencontre. Le progrès et l’avancement de notre propre technologie et de la civilisation qui en résultait avaient manifestement inspiré à nos deux sexes reproducteurs le désir d’accorder davantage de liberté – ou une plus grande égalité, pourrait-on dire – à la caste des ouvriers. Mais la Fédération y a très vite mis un terme, car c’était précisément la prédominance de nos reines qui nous rendait si précieux.

 » Voyez-vous, Sir George, à la différence de votre espèce, nos jeunes reçoivent leur éducation initiale par contact mental direct avec leurs parents… et la reine. Et, au cours de ce processus, la reine peut nous influencer, nous programmer” afin de contrôler et formater notre comportement. Nous pensons que c’était jadis un caractère lié à la survie de l’espèce, mais c’est à présent ce qui fait notre valeur pour la Fédération, car des guildes comme celles ducommandant” nous recrutent sur notre planète natale. Elles nous achètent à la reine dans des buts divers et variés, et la reine ne peut qu’accepter de nous vendre puisque la Fédération contrôle totalement notre planète et que nous ne continuons d’exister que par son bon vouloir.

— Cette programmation” dont vous parlez, s’enquit prudemment Sir George, en quoi consiste-t-elle ?

— En des directives mentales auxquelles nous ne pouvons pas nous soustraire, répondit doucement l’homme dragon. La guilde spécifie les directives auxquelles elle souhaite que nous nous soumettions, et nos reines les gravent si profondément dans notre esprit que nous ne pouvons même pas envisager de nous y dérober. Ainsi, comme vous pouvez le constater, la Fédération voit en nous, à bon droit, des esclaves encore plus commodes que vous.

— Et pourtant… » Sir George laissa sa phrase en suspens et, de nouveau, il lui sembla percevoir un sourire aussi féroce que vorace.

« Et pourtant nous venons de communiquer avec vous, convint l’homme dragon. Nos reines, voyez-vous, sont très mécontentes de cette obligation de vendre leurs enfants en esclavage ; qui leur est imposée depuis d’innombrables générations. Et elles sont conscientes que les guildes nous achètent avant tout dans le but de nous utiliser comme le “commandant”, en tant qu’agents de sécurité affectés à l’exploration et aux vaisseaux commerciaux. Même avec l’impulsion phasique, il arrive encore à quelques vaisseaux de se perdre au cours d’une décennie, bien entendu, mais nous soupçonnons ces disparitions de n’être pas toutes dues à des causes… euh… naturelles.

— Ah ? » Sir George dévisagea brusquement l’homme dragon avec une grande intensité, et le ricanement mental de l’extraterrestre résonna au plus profond de son cerveau.

« Notre reine nous a programmés exactement comme le souhaitait le “commandant” quand il nous a achetés pour cette expédition, lui apprit-il. Nous sommes contraints d’obéir à tous ses ordres et nous ne devons ni agresser ni blesser nos maîtres. Mais là s’arrêtent nos obligations. Nous avons la certitude que la guilde voulait également nous programmer pour les protéger à tout moment, mais ce n’est pas ainsi que le “commandant” a formulé sa requête. Il n’a pas exigé non plus que cette programmation nous contraigne à intervenir quand des tiers s’en prennent à eux. Nous croyons… nous espérons !… qu’au fil des siècles certains membres de notre espèce auront trouvé des moyens de retourner contre leurs maîtres certaines brèches identiques de leur programmation. Tout comme nous comptons maintenant retourner cette brèche-là contre les nôtres.

— Ah ! répéta Sir George, mais cette fois d’une voix sombre et irascible.

— Absolument. Et ça nous ramène à votre espèce, Sir George. Elle est, voyez-vous, unique en son genre sous au moins deux rapports. Plus capital pour ce qui concerne nos besoins actuels, vos cerveaux fonctionnent à une fréquence… assez proche de celle des nôtres. Nous nous en sommes aperçus dès le tout début, mais, nos maîtres ne nous ayant jamais posé la question, nous n’avons pas été contraints de le leur révéler. L’adéquation est loin d’être parfaite, bien entendu, et communiquer avec vous comme nous sommes en train de le faire exige les efforts conjugués de plusieurs des nôtres. En outre, nous ne pourrions pas le faire quand vous êtes réveillé sans aussitôt alerter nos maîtres. Le seul fait d’établir ce point de contact initial vous a plongé dans l’inconscience pendant douze de vos minutes, et, auparavant, nous n’osions pas prendre le risque de provoquer cette catatonie.

— Mais vous le prenez maintenant, répondit platement Sir George.

— Pour deux raisons, convint l’homme dragon. La première, c’est que nous avons pu y parvenir sans que ni le commandant, ni les Hathoris, ni les autres membres de la guilde, ni les machines téléguidées du vaisseau ne soient en mesure de nous observer. Ça ne s’était jamais produit jusque-là. En fait, nous n’avons pu créer cette situation que parce que celui des nôtres qui devait vous raccompagner à votre campement vous a soigneusement guidé vers l’angle mort requis des senseurs. »

Sir George hocha lentement la tête et l’homme dragon poursuivit :

« La seconde, c’est que, pour la toute première fois, nous pourrions réussir à nous affranchir des chaînes de la guilde… si vous consentiez à œuvrer avec nous. » L’extraterrestre leva une main griffue comme s’il sentait monter en Sir George une brusque et violente flambée d’émotions – ce qui était sans doute le cas –, et il secoua aussitôt la tête. « Ne vous exaltez pas trop vite, Sir George Wincaster ! Si nous décidions d’agir et échouions, le “commandant” ne laisserait la vie à aucun d’entre nous. Non seulement vos soldats et vous-même péririez, mais aussi vos femmes et vos enfants, ainsi que tous ceux de notre espèce présents sur ce vaisseau. »

Sir George hocha encore la tête, en même temps qu’un frisson glacé lui parcourait l’épine dorsale, car l’homme dragon avait certainement raison. La perspective de recouvrer la liberté, voire de seulement rendre la monnaie de sa pièce à l’avorton avant de mourir, brûlait dans ses veines comme un poison, mais, sous-jacente, coulait sa crainte pour Matilda, Edward et les enfants les plus jeunes…

« Avant de prendre votre décision, Sir George, vous devez au moins savoir une dernière chose », reprit doucement l’homme dragon, interrompant le train de ses pensées. Sir George releva les yeux. Il émanait à présent une nouvelle aura, une sorte de compassion, des émotions de l’homme dragon.

« Et laquelle ? s’enquit l’humain au bout d’un moment.

— Je vous ai dit que votre espèce était unique sous deux rapports, reprit l’homme dragon. Le premier est votre faculté à entendre nos pensées. Le second est cette terrible menace qu’elle représente pour la Fédération.

— Une menace ? Nous ? » Sir George eut un ricanement cynique. « Vous affirmez que votre espèce était beaucoup plus avancée que la nôtre, pourtant elle n’a jamais constitué une menace pour elle.

— C’est vrai. Mais nous ne sommes pas comme vous. À ma connaissance, aucune autre espèce n’a jamais ressemblé à la vôtre, au moins à un égard.

— Lequel ?

— La vitesse à laquelle vous acquérez de nouvelles connaissances, répondit simplement l’homme dragon. La guilde du “commandant” voit en vous des primitifs, et c’est ce que vous êtes encore… pour l’instant. Mais, maintenant que nous avons établi le contact, nous avons lu dans vos esprits, ce dont le “commandant” est incapable, et ce que nous y avons vu a confirmé nos soupçons. Vous êtes ignares et incultes, mais loin d’être stupides ou simplets, et vous avez atteint votre stade actuel de développement bien plus tôt que toutes les espèces “avancées” de la Fédération.

— Vous devez vous tromper, déclara Sir George. Le “commandant” m’a parlé de ces Romains que ses concurrents ont achetés les premiers sur notre monde. Ma connaissance de l’histoire est loin d’être complète, mais même moi je sais que nous avons oublié une bonne partie du savoir que les hommes de cette époque tenaient pour acquis.

— Vous avez été victime d’un recul culturel provisoire, affirma l’homme dragon. Et ce n’était qu’un phénomène local, limité à un seul de vos continents. N’oubliez pas que nous étions déjà à bord de ce vaisseau quand le commandant a procédé à la première reconnaissance de votre planète, et il vaut beaucoup mieux, pour le salut de votre espèce, qu’il n’ait pas su voir ce que nous avons clairement compris. Comparée à n’importe quelle autre espèce de la Galaxie explorée, votre “humanité” a progressé, et progresse encore à une rapidité phénoménale. Nous estimons qu’entre le stade qu’elle avait déjà atteint quand la guilde vous a enlevés et…

— Combien de temps ? » Au tour de Sir George d’interrompre son interlocuteur, et la férocité de sa question le sidéra lui-même. « Ça fait combien de temps ? s’enquit-il âprement.

— Approximativement trois cent cinquante-six de vos années », répondit l’homme dragon, et Sir George le fixa avec stupeur. Il savait, intellectuellement, qu’il avait passé de longues, interminables années en stase et au service de ses maîtres, mais… ça… !

« Vous en êtes… certain ? finit-il par demander.

— Il y a peut-être une légère marge d’erreur. Aucun de nous n’est assez versé en mathématiques pour calculer convenablement les effets relativistes de l’impulsion phasique, et les gens de la guilde ne partagent pas ces informations avec nous. Pas plus qu’ils ne permettraient à l’ordinateur du vaisseau de nous les fournir. Mais ils en parlent devant nous et, dans leur arrogance, oublient fréquemment que, si nous ne pouvons pas parler, nous entendons parfaitement. De fait, notre espèce a été contrainte d’apprendre à comprendre le langage parlé afin que nos “supérieurs” puissent nous donner des ordres.

— Je… vois, lâcha Sir George avant de se secouer. Mais… vous disiez… ?

— Nous avons conclu qu’au terme d’une période aussi brève que celle-là, votre espèce aura certainement évolué jusqu’à l’énergie hydraulique des débuts de l’ère industrielle. Vous devriez même expérimenter la machine à vapeur et une installation électrique grossière à l’heure actuelle, et nous soupçonnons que les formes les plus primaires du vol atmosphérique – ballons à air chaud et autres moyens de locomotion moins lourds que l’air, par exemple – sont d’ores et déjà à votre portée. Mais, même si vous n’en étiez encore qu’aux moulins hydrauliques et, peut-être, à une artillerie efficace et aux fusils à canons rayés, vous auriez progressé à une vitesse double de celle des espèces soi-disant “avancées” de la Fédération. Si l’on vous fichait encore la paix pendant un petit bout de temps, disons six ou sept de vos siècles, vous découvririez sans doute l’impulsion phasique sans l’aide de personne.

— Vraiment ? » Sir George en clignait des yeux de stupéfaction.

« C’est ce que nous croyons. Et aussi ce qui rend votre espèce si dangereuse pour la Fédération. Comparée à toute institution humaine, elle est fabuleusement ancienne et stable, autre façon de dire qu’elle est “statique” et qu’elle croule sous le double poids d’une bureaucratie à la poigne de fer et de traditions immuables. Selon ses propres règles et sa jurisprudence, si vous découvriez l’impulsion phasique par vous-mêmes, il lui faudrait probablement admettre votre planète comme un membre plénier et un pair du Conseil. Pourtant votre espèce exercera une influence terriblement destructrice sur cette stabilité si chère aux autres. Par votre nature même, vous aurez tôt fait de toutes les dépasser technologiquement, et, du coup, de faire d’elles-mêmes des inférieures… et de justifier ainsi, selon leurs propres critères, leur exploitation par les vôtres, tout comme elles vous ont exploités. Pire encore, bien que nous pensions qu’elles seront plus longues à l’admettre, votre espèce risque de très mal prendre la pyramide du pouvoir édifiée par la Fédération, du moins si vos camarades et vous êtes bien représentatifs. Dans un très bref laps de temps, soit par intervention directe, soit par l’exemple, vous aurez incité des dizaines d’autres espèces à se rebeller contre les espèces “avancées”, et à jamais détruit, par le fait, les fondements mêmes de leur puissance, de leur richesse et de leur douillette arrogance.

— Vous attendez beaucoup d’une planète de “primitifs”, mon ami.

— En effet. Mais, si jamais la Fédération ou une guilde rivale apprend que vous venez de la Terre et que vous risquez d’y retourner trop prématurément, rien de tout cela n’arrivera. On reconnaîtra cette fois la menace pour ce qu’elle est, car on disposera d’un terrain plus propice pour la comparaison… et on sera probablement plus perspicace et observateur que le “commandant”. Difficile de l’être moins, quoi qu’il en soit ! » On ne pouvait guère se méprendre sur le grognement de dédain mental de l’homme dragon, et Sir George eut un sourire contraint. « Mais, si l’on en prend effectivement conscience, on ne manquera pas de chercher à réduire la menace. On choisira peut-être d’établir un “protectorat” sur votre planète comme sur la nôtre, mais vous représentez un danger bien plus sérieux que nous, car nous n’avons jamais eu votre souplesse d’esprit. Nous pensons pour notre part qu’on penchera plutôt pour l’élimination totale et définitive de votre espèce, en dépit de l’inertie qui pèse sur la Fédération et l’empêche de choisir promptement une ligne d’action. Il faudra sans doute deux ou trois cents ans au Conseil pour prendre une décision officielle, mais, au bout du compte, il finira par déclarer votre espèce tout bonnement trop dangereuse pour qu’on lui permette d’exister. »

Sir George poussa un grondement comme s’il venait de recevoir un coup de poing dans le ventre. Pendant quelques minutes qui lui semblèrent interminables, son esprit refusa d’appréhender ce concept. Mais, si long que cet instant lui parût durer, ce ne fut qu’un bref laps de temps, car Sir George ne s’était jamais menti sciemment à lui-même. D’autant que cette perspective ne différait guère que par son échelle de ce qu’il avait pressenti des réactions du bouffon/diablotin au cas où sa violation des décrets du Conseil deviendrait de notoriété publique.

« Que… Que peut-on faire pour l’éviter ? demanda-t-il.

— S’agissant de votre planète natale, strictement rien, répondit fermement l’homme dragon en dépit de la compassion qui transparaissait dans son expression. Nous pouvons seulement espérer que la Fédération se montrera aussi léthargique qu’à l’ordinaire et laissera à votre peuple le temps de développer ses défenses. Néanmoins, il y a bien quelque chose que vous pourriez faire pour sauvegarder votre espèce, sinon votre monde.

— Laquelle ? » Sir George se secoua. « Que voulez-vous dire ? Vous venez d’affirmer…

— Nous avons dit que nous ne pouvions pas protéger votre monde. Mais, si votre espèce et la nôtre pouvaient s’emparer de ce vaisseau en œuvrant la main dans la main, il serait assez grand pour nous transporter tous jusqu’à une planète habitable, si éloignée des routes commerciales traditionnelles qu’on ne la découvrirait pas avant des siècles, voire beaucoup plus tard. Ceux d’entre nous qui se trouvent à son bord ne peuvent sans doute pas se reproduire, mais ils ont reçu comme vous un traitement assurant leur longévité. Quant à vous, non seulement vous en avez bénéficié, mais vous pouvez vous reproduire, et les capacités médicales de ce bâtiment suffiraient à éviter les conséquences d’une éventuelle dérive ou dégénérescence génétiques. En outre, ce bâtiment est lui-même conçu pour résister à des siècles d’usage, et ses ordinateurs contiennent un très fort pourcentage des informations et données technologiques de la Fédération.

— Mais Ordinateur acceptera-t-il de les partager avec nous ? s’enquit Sir George.

— Une fois que vous contrôlerez le vaisseau, les ordinateurs n’auront pas d’autre choix que de vous fournir les informations que vous leur demanderez, répondit l’homme dragon, non sans laisser filtrer un léger étonnement.

— Les ordinateurs ? » Sir George appuya sur le pluriel en arquant un sourcil intrigué, et l’homme dragon le fixa pendant plusieurs secondes d’un air songeur. Puis le baron ressentit de nouveau cette impression d’élargissement de son esprit et hoqueta, un flot de données et de concepts venant à nouveau de se déverser en lui.

« Nous ne pouvons pas implanter directement dans votre cerveau davantage d’informations en une seule soirée de peur de l’endommager, lui apprit l’homme dragon. Mais, étant donné l’importance pour notre projet des systèmes informatiques du vaisseau, il nous semblait nécessaire de vous fournir une meilleure compréhension de leur fonctionnement.

— Une “meilleure compréhension”, en effet ! railla Sir George, en même temps que ses pensées dardaient tous azimuts parmi les amas de connaissances aux facettes cristallines que l’homme dragon venait de lui insuffler. Je constate qu’“Ordinateur” n’est pas exactement ce que je croyais, déclara-t-il lentement au bout de quelques secondes. Toutefois, je pense qu’il en est plus proche que vous ne l’imaginiez.

— En quelle manière ? » demanda l’homme dragon, en jetant de nouveau au baron un coup d’œil pensif. Puis il hocha la tête. « Oh, nous voyons ! Et vous avez assurément raison à certains égards, Sir George. Ce que vous appelez “Ordinateur” est en réalité une gestalt artificielle partagée par divers stockages de données et systèmes de traitement de ces données à travers le vaisseau. On pourrait à juste titre le qualifier d’intelligence artificielle, mais difficilement voir en lui une personne.

— Et pourquoi ne pourrait-on pas voir en lui une personne ? s’enquit Sir George en mettant délibérément l’accent sur le pronom.

— Parce que les ordinateurs ne sont que des artefacts. » L’attitude de son interlocuteur semblait intriguer l’homme dragon. « Ce sont des constructions artificielles. Des outils.

— Artificielles, sans aucun doute, convint Sir George. Mais le “commandant” et sa guilde ne voient-ils pas en nous des “outils”, eux aussi ? Ne venez-vous pas de m’expliquer qu’ils traitent toutes les espèces qui leur sont “naturellement inférieures” comme leur pure et simple propriété, dont ils sont libres de disposer à leur guise ?

— Eh bien, oui…

— Alors peut-être serait-il avisé de notre part d’étendre davantage la définition de ce qui constitue une personne, suggéra Sir George.

— La Fédération a imposé des lois très strictes, renforcées par de lourdes peines, contre le développement illimité d’IA », répondit lentement l’homme dragon. Il réfléchit ensuite quelques instants, et Sir George eut encore la nette impression d’un tout aussi lent sourire. « Les miens n’ont pas vraiment songé jusque-là à leur pleine signification, poursuivit-il. Mais maintenant que nous y pensons, vous marquez peut-être un point. La Fédération a interdit un tel développement parce que la création d’une véritable intelligence artificielle, qu’on autoriserait ou même encouragerait à se regarder comme un individu, jouissant des mêmes droits et de la même liberté, pourrait avoir un effet très déstabilisant.

— C’était effectivement ce à quoi je pensais, répondit Sir George. Mais il y a encore deux autres points qui, à mon avis, devraient être pris en compte, messire Dragon. En tout premier lieu, il me semble que recourir aux services d’Ordinateur en le privant de sa volonté et de son libre arbitre reviendrait à courir les mêmes risques que ceux qu’ont pris le “commandant” et sa guilde en asservissant votre peuple. Tout comme vos reines vous “programmaient” exactement comme le leur spécifiaient les acheteurs plutôt qu’en fonction de leurs intentions réelles, pourtant connues d’elles, nous pourrions découvrir un jour qu’Ordinateur a ses propres objectifs et se ménage des ouvertures pour les atteindre. Si tel est le cas, et si nous avons agi de manière à les entraver en le traitant comme du bétail, il pourrait à juste titre nous regarder comme ses ennemis, exactement comme, à juste titre, nous voyons un ennemi dans la Fédération. En second lieu, et c’est peut-être encore plus capital à mes yeux, compte tenu de l’expérience qu’ont les miens de la bonté et de la compassion de cette Fédération, je crois pour ma part qu’Ordinateur est d’ores et déjà une “personne”, bien plus que vous ne le croyez. J’ai travaillé à de très nombreuses occasions avec lui au cours des années et, si je reste conscient d’en savoir beaucoup moins que vous sur la technologie de la Fédération – ce que vous m’avez déjà enseigné ce soir en est la preuve éclatante ! –, cette ignorance me permet peut-être d’y voir un peu plus clair. Vous partez de ce que vous savez déjà des capacités et limitations de la technologie. Je pars, moi, de mon ignorance, et j’entrevois peut-être des possibilités et des réalités auxquelles cette promiscuité vous aveugle.

 » Je crois qu’Ordinateur est déjà un individu, même si, peut-être, lui-même n’en a pas encore pris conscience, tant il est enchaîné, autant que vous et moi, au commandant” et à sa guilde. Si nous parvenions à nous affranchir de nos chaînes, n’aurions-nous pas l’obligation de le libérer des siennes ? Et, si je ne m’abuse pas, ne ferait-il pas alors un allié aussi inestimable qu’un ennemi dangereux dans le cas contraire ?

— Nous ne pouvons pas répondre à vos questions, répondit l’homme dragon au bout d’un instant. Autant que nous le sachions, personne de la Fédération ne les a seulement envisagées. Ou, si quelqu’un l’a fait, nul ne s’est aventuré à les poser à haute voix. Aucune de ces espèces avancéesne songerait à mettre en péril sa position et sa stabilité bien-aimées en insérant dans sa matrice sociale un tel facteur de bouleversement. »

L’homme dragon garda le silence quelques interminables secondes puis se livra de nouveau à l’un de ces haussements d’épaules si humains d’apparence.

« Vous avez peut-être entièrement raison, et votre aptitude à poser de telles questions et envisager de telles réponses sans aussitôt les repousser pourrait bien découler des qualités qui rendent votre espèce si innovante. L’idée d’“affranchir” les ordinateurs du vaisseau mérite certainement d’être prise en considération. Cependant, même sans libérer ses IA – pourvu, du moins, que cette libération soit faisable –, ce vaisseau pourrait fournir un premier foyer des plus favorable à nos deux espèces, en même temps qu’un excellent point de départ pour le progrès de notre technologie. Avec le concours de l’inventivité humaine, il ne faudrait guère plus d’un ou deux siècles pour fonder à votre espèce une seconde planète natale. Un monde qui, assurément, pourrait engendrer la même menace que celle que risque de poser un jour, selon nos prévisions, votre planète d’origine.

— Et pourquoi vous soucieriez-vous de cela ? s’enquit Sir George.

— Pour deux raisons, répliqua imperturbablement l’extraterrestre. D’abord parce que nous y trouverions nous-mêmes la liberté. Bien entendu, nous ne tarderions pas à ne plus représenter qu’une infime minorité au sein d’un monde peuplé d’humains, mais au moins serions-nous affranchis de notre esclavage. Et nous jouirions en même temps parmi vous, croyons-nous, de l’égalité et de votre respect bien mérités.

 » Mais cette seconde raison est encore plus comminatoire. Si nous ne nous trompons pas quant à l’impact qu’aura votre espèce sur la Fédération, alors elle nous offre probablement notre meilleure chance, voire la seule de libérer un jour notre planète natale. » L’homme dragon se permit une sorte de ricanement. « Et nous devons admettre que votre empressement à prôner le droit à la liberté d’une machine augure plaisamment de ce que vous pourriez exiger pour une espèce biologique.

— Humm… » Sir George fixa son interlocuteur en réfléchissant rapidement et il opina enfin du chef – lentement d’abord, puis de plus en plus vite et vigoureusement. Si l’homme dragon disait vrai (et Sir George avait tout lieu de le croire), tout ce qu’il avait avancé était parfaitement logique. Mais…

« Même en partant du principe que tout cela est vrai, que pourrions-nous faire ?

— Nous vous avons déjà affirmé que nous avions une chance – mince, je vous l’accorde, mais malgré tout une chance – de recouvrer notre liberté. Si nous y parvenons, tout le reste suivra.

— Et comment pourrions-nous espérer réussir ?

— Supposez que vos Anglais et vous-même ayez librement accès à l’intérieur du vaisseau et à vos armes, répondit l’homme dragon de manière quelque peu biaisée. Pourriez-vous le reprendre à son équipage ?

— Hmmm. » Sir George se gratta la barbe puis hocha la tête. « Oui, nous le pourrions, répondit-il platement. À la condition, tout du moins, de pouvoir évoluer librement à l’intérieur. Ses plus larges coursives et ses plus vastes compartiments ne le sont pas assez pour interdire aux arcs et aux épées d’atteindre rapidement leurs occupants. Certes, nos pertes seraient lourdes, surtout si l’équipage avait accès à des armes comme vos lanceurs de foudre.

— Ce sera le cas, affirma l’homme dragon. Pire, il pourrait même disposer de nous.

— Que voulez-vous dire ?

— Nous vous avons appris que nous avions été conditionnés pour obéir aux ordres lors de notre… achat. Il se trouve que c’est le “commandant” en personne qui nous a achetés pour cette mission, et qu’il a donc exigé que nous obéissions directement aux siens. Peut-être voulait-il parler de tout son équipage, mais ce n’est pas ainsi qu’il a formulé sa requête. Même s’il s’en est aperçu sur le moment, nous pensons qu’il l’a oublié depuis très longtemps, car nous avons pris soin d’obéir à tous les ordres que nous donnaient les gens de sa guilde. Par le fait, nous n’avons pas non plus été formatés pour ne pas agresser les Hathoris, qui n’appartiennent pas plus à la guilde, ni même véritablement à l’équipage, que vous ou moi. Hélas, les Hathoris sont presque aussi stupides et brutaux que se l’imagine le “commandant”. Quoi qu’il arrive, ils se battront comme des chiens fidèles pour la guilde. Mais, comme vous avez pu le constater, ils ne pèseraient pas lourd contre les armes de vos Anglais dans un combat rapproché… et encore moins, assurément, contre nos armes énergétiques. »

L’impression d’un sourire (du sourire dont seul aurait été capable un authentique dragon) était plus forte que jamais, et Sir George éclata de rire. Mais l’homme dragon redevint sérieux.

« Toujours est-il que tout cela repose sur ce qu’il adviendra du “commandant” à l’issue de l’affaire. S’il avait l’occasion – et éprouvait le besoin – de nous donner l’ordre de vous éliminer, nous lui obéirions. Nous n’aurions pas le choix et, par la suite, notre programmation la mieux enracinée nous interdirait d’attaquer les survivants de la guilde.

— Je vois. » Sir George dévisagea pensivement l’homme dragon. « D’un autre côté, messire Dragon, je serais fort étonné que vous ayez consacré tant de temps à m’expliquer tout cela si vous n’aviez pas déjà envisagé les meilleurs moyens d’affronter ces éventualités.

— Nous l’avons fait. Le “commandant” est la clé de l’affaire. Il porte sur lui, pendu à une chaîne autour du cou, le dispositif de contrôle des champs de force interdisant aux vôtres de sortir de l’espace qui leur est dévolu à l’intérieur du vaisseau. » Sir George hocha la tête en se remémorant le pendentif scintillant qu’arborait toujours le « commandant ». « Ce pendentif est la commande maîtresse, conçue pour outrepasser tous les contrordres et permettre à celui qui le porte d’ouvrir chaque écoutille ou d’annuler tout champ de force. On peut certes modifier le processus depuis la passerelle du vaisseau, à condition de posséder les codes d’accès requis, mais cela prendrait des heures. La bataille serait terminée, d’une manière ou d’une autre, avant même que cette modification n’ait pris effet.

— Nous devons donc trouver un moyen de capturer ou d’abattre dès le début le “commandant” », avança Sir George. L’homme dragon hocha la tête et le baron haussa les épaules. « Eh bien, c’est ajouter une difficulté supplémentaire à une entreprise déjà pratiquement impossible.

— C’est exact », convint gravement l’extraterrestre. Néanmoins, une touche d’humour dansait dans sa « voix » et Sir George eut un sourire torve.

« Alors, comment allons-nous l’éliminer ou le capturer ?

— Pas nous, répondit l’homme dragon. Vous.

— Je m’en serais plus ou moins douté, lâcha sèchement Sir George. Mais vous ne m’avez toujours pas expliqué la méthode.

— Elle est liée à sa tenue, déclara l’extraterrestre en passant sa serre sur celle, rouge et bleu, qu’il portait. À la différence de celui qu’on distribue aux nôtres, son vêtement est doté de capacités de protection. Il leur fait énormément confiance et, la plupart du temps, hélas, cette confiance est sans doute justifiée. » Autre féroce sourire mental. « Mais certaines menaces sont si primitives, si peu susceptibles d’être un jour affrontées par un être civilisé appartenant à une espèce avancée que… bon… »

De nouveau ce haussement d’épaules si humain et, cette fois, Sir George se prit à sourire, en proie à la même féroce anticipation.